«Le braquage du siècle» des banques au Liban

06 - 04 -2021

Après la bataille des rues, place à la bataille des prétoires. Usés par des mois de manifes­
tations sans résultat, les Libanais en lutte contre l’oligarchie qui a confisqué leur pays sont nom­ breux à se tourner vers les tribu­ naux pour obtenir justice.

Au lieu de protester sous les fenêtres du gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Sa­ lamé, le cerveau des ingénieries financières qui ont précipité le Liban dans la pire crise économi­ que de son histoire, au lieu de passer leur colère sur les devantu­ res des banques, qui ont gelé leur épargne, les Libanais tentent la voie judiciaire, dans leur patrie comme à l’étranger.

Plusieurs centaines d’actions ont été intentées ces derniers mois contre des établissements financiers libanais, devant des magistrats du pays du Cèdre. Des dizaines de procédures ont aussi été ouvertes devant des juridic­ tions françaises, anglaises et américaines et beaucoup d’autres dossiers sont en préparation.
Toutes ces démarches ont été lancées par des déposants, fu­ rieux de ne plus pouvoir accéder aux dollars qu’ils ont confiés à leurs banques, alors que l’infla­ tion dépasse les 100% et que la monnaie nationale, la livre liba­ naise, a perdu 90 % de sa valeur face au billet vert. «C’est l’escro­ querie du siècle », fulmine Brahim Abouzeid, un avocat franco­liba­ nais, impliqué dans cette bataille.

Quelques affaires ont fait couler beaucoup d’encre. Un groupe de militants a obtenu en juillet 2020 la saisie conservatoire des avoirs de Riad Salamé dans la région du Mont­Liban, une mesure essen­ tiellement symbolique, dans l’at­ tente d’un jugement sur le fond. Un homme d’affaires jordanien,

Talal Abou Ghazalé, quia 40 mil­ lions de dollars (34 millions d’euros) bloqués à la banque SGBL, a lui aussi obtenu la saisie d’actifs de cet établissement et de ses dirigeants, afin de garantir sa créance. Une décision conserva­ toire que la SGBL a contesté devant le juge d’exécution de Beyrouth.

Talal Abou Ghazalé, quia 40 mil­ lions de dollars (34 millions d’euros) bloqués à la banque SGBL, a lui aussi obtenu la saisie d’actifs de cet établissement et de ses dirigeants, afin de garantir sa créance. Une décision conserva­ toire que la SGBL a contesté devant le juge d’exécution de Beyrouth.

Pyramide de Ponzi
Derrière ces cas très médiatiques se trouvent des centaines d’ano­ nymes qui, parce qu’ils ne par­ viennent pas à récupérer quel­ ques dizaines ou centaines de milliers de dollars, assignent leur banque devant la justice. Comme Rebecca, une Beyrouthine de 23 ans, qui attend depuis six mois de pouvoir retirer 25 000 dollars de son compte pour financer un master de droit, aux Etats­Unis.

«Il est hors de question que les banquiers continuent à mener la belle vie alors que la population souffre », s’insurge l’avocat Fouad Debs, cofondateur de l’Union des déposants libanais, qui a lancé quelque trois cents procédures.
Durant les trente années qui se sont écoulées depuis la fin de la guerre civile, en 1990, le Liban a vécu au­dessus de ses moyens, avec la livre indexée sur le dollar, au taux officiel de 1 500 livres (0,85 euro) pour 1 dollar. Le pays
ne produisant que très peu de ri­ chesses, le système reposait sur des taux d’intérêt défiant l’enten­ dement, supérieurs parfois à 15 %, permettant aux banques d’attirer les dépôts, puis à la Banque cen­ trale de les aspirer, afin de défen­ dre la parité livre­dollar sur le marché des changes.

Cette pyramide de Ponzi, qui a enrichi les banquiers et leurs ac­ tionnaires, s’est écroulée à l’été 2019 en raison du gonflement in­ contrôlé de la dette (90 milliards de dollars fiN 2020) et du ralentis­ sement des transferts de la dias­ pora libanaise. Confrontée à une subite pénurie de devises, l’Asso­ ciation des banques du Liban (ABL) a décrété un contrôle des capitaux de fait. Les déposants ne peuvent plus transférer leurs éco­ nomies en dollars en dehors du pays du Cèdre et ne peuvent pas non plus les retirer, sinon au compte­gouttes et en livres, sur la base d’un taux de conversion fixé par la BDL (3900), très en deçà du taux du marché noir (13000).

La BDL et plusieurs grands partis étant opposés à l’encadre­ ment de cette pratique par une loi, de peur qu’un tel texte n’offi­ cialise la faillite de fait du secteur bancaire libanais, des accommo­ dements restent possibles. Sur­ tout pour les clients des banques qui ont le bras long, autrement dit l’élite économique et politique du Liban. A l’été 2020, dans une interview au Financial Times, l’an­ cien directeur général du minis­ tère des finances, Alain Bifani, avait estimé à 6 milliards de dol­ lars le montant des capitaux ayantfui le pays, malgré les consi­ gnes de contrôle de l’ABL.
L’immobilisme du gouverne­ ment intérimaire d’Hassan Diab, démissionnaire depuis l’explo­ sion du port de Beyrouth, en août 2020, et l’incapacité des factions à se mettre d’accord sur un nouvel exécutif ajoutent à la colère noire des déposants. Le plan d’apurement du secteur fi­ nancier auquel l’ABL et la BDL se sont opposés l’étE 2020 – parce qu’il fait peser le renflouement des banques principalement sur les gros déposants et les action­ naires – s’enfonce dans les lim­ bes. Son adoption est pourtant, de l’avis de nombreux experts, la seule manière d’endiguer la des­ cente aux enfers du Liban.

Dans ce contexte, beaucoup d’habitants se résignentà puiser dans leur épargne, aux condi­ tions léonines de la BDL. Entre la fiN 2019 et le début de l’année, le montant des dépôts dans les banques libanaises a baissé d’au moins 20 milliards de dollars.

«C’est un hair cut [ponction des dépôts] qui ne dit pas son nom, tempête l’avocat Karim Daher. Les banquiers font supporter leurs pertes aux déposants de fa­ çon indifférenciée. Ils laissent pourrir les choses, pour annuler peu à peu leur dette. C’est le bra­ quage du siècle, réalisé avec l’as­ sentiment de la BDL et de toutes les composantes de l’Etat.»

Procédure risquée Salim Sfeir, le président de l’ABL,a refusé de répondre aux sollicita­ tions du Monde. Le secrétaire de cette organisation, Makram Sa­ der, contacté à son tour, nous a fait parvenir une brève réponse par WhatsApp. «90% des dépo­ sants ont un accès normal à leurs comptes depuis octobre 2019. Les banquiers ont perdu autant que les déposants et ils devront recapi­ taliser leurs banques », écrit­il dans son message avant de s’indi­ gner de nos questions, dignes, se­ lon lui, «d’un tabloïd londonien ».

La voie judiciaire est longue
– entre autres,à cause des mesu­ res de confinement dû à l’épidé­ mie de Covid­19 – et potentielle­ ment risquée. Des plaignants ont eu la désagréable surprise de voir leur compte fermé en guise de représailles. Leurs dépôts sont alors transformés en un chèque bancaire, qu’ils peuvent tenter d’encaisser dans un autre établis­ sement, mais avec les mêmes restrictions sur les opérations, ou bien monnayer au marché noir,à environ 30 % de sa valeur. Surtout, les perspectives de victoire sont pour l’instant assez minces. « On a eu une trentaine de succès au civil, en première ins­ tance, dans des affaires de trans­ fert d’argent, de paiement de dette, ou de réouverture de compte, indique Fouad Debs. Mais, en appel, les procédures s’enlisent ou bien on perd. »

Dans cette situation de crise aiguë, face à des dossiers où la jurisprudence est inexistante, beaucoup de magistrats préfè­ rent se ranger à l’avis des ban­ ques. « Les banquiers arrivent à l’audience en costume, ils font valoir que c’est une question de sécurité nationale, que la situa­ tion sera réglée dans quelques mois, et les juges tombent dans le panneau », soupire Dan Azzi, un ancien banquier.

La porosité de la hiérarchie ju­ diciaire aux pressions politiques joue aussi. « Les juges ont les mains liées, soutient un expert judiciaire désireux de conserver l’anonymat. Ils pourraient faire beaucoup de choses mais le procureur général, qui doit sa nomination au pouvoir, bloque toute action au pénal. »

C’est pour cette raison que de nombreuses initiatives ont éclos à l’étranger. A Paris, l’avocat William Bourdon a obtenu deux ordonnances de saisie des avoirs de la branche française de la ban­ que Audi, en garantie des créances de requérants, dont les comptes à Beyrouth sont gelés. A Nantes, le tribunal de commerce devrait sta­ tuer mercredi 7 avril sur une de­ mande d’assignation en redresse­ ment judiciaire visant la Bank of Beirut. La procédure émane d’un Franco­Libanais, résidant en Bre­ tagne, dans l’incapacité de rapa­ trier dans l’Hexagone les fonds déposés sur son compte libanais.

« Illégal aux Etats-Unis »
A Londres, un entrepreneur de 36 ans, actif dans la netéconomie, Bilal Khalifa, poursuit la BLOM Bank pour obtenir le déblocage de 1,4 million de dollars. « C’est aux Etats­Unis, où plusieurs plain­ tes sont en cours, que les risques sont les plus grands pour les éta­ blissements libanais, prédit Dan Azzi. Forcer un citoyen américain à convertir ses dépôts en euro­ bonds [des obligations d’Etat en dollars], comme l’ont fait des banques de Beyrouth, est peu ou prou illégal aux Etats­Unis. »

Pour l’instant, les argentiers libanais font le gros dos, comme s’il ne s’agissait que d’une mau­ vaise passe, comme si leur sec­ teur pouvait se redresser sans une restructuration de fond.

« Les banques sont dans le déni, l’argent ne reviendra pas, pré­ vient Rosalie Berthier, du centre d’études économiques et socia­ les Synaps, baséà Beyrouth. Tout ce que l’on peut faire désormais, c’est atténuer les dégâts, protéger les plus vulnérables. Malheureu­ sement, les banques font aujourd’hui tout le contraire.»

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